À propos

 

De la cuisine à la musique, de la musique à la scène, il n’y a qu’un pas. Loin des ors, préparer patiemment, penser l’élaboration, l’équilibre idéal ; improviser, goûter, garder, changer, partager l’éphémère et finir, puis tout recommencer. Perfectionner de longues heures sa technique en coulisses, affirmer doucement un style dans cette pratique, et bien sûr rencontrer l’autre qui goûte ce moment et cristallise l’effort fourni.

J’ai commencé jeune à étudier les métiers de l’hôtellerie et de la restauration, secteur dans lequel j’ai exercé plusieurs années avant d’amorcer un virage en douceur vers la musique. Je crois vraiment dans le parallèle entre cuisine et arts vivants car tous deux ont cet attribut artisanal de faire appel à la fois à une grande technicité et un instinct sûr. « Artiste au piano » pourrait-on dire (le fourneau comme l’instrument), on le devient lorsque cet équilibre entre maîtrise formelle et expression de soi forment un tout cohérent mais indicible qui saisit celui qui goûte à cet art. À chaque étape du travail artistique, il y a comme en cuisine une part de répétition du geste, de restitution de l’apprentissage ; il y a l’écoute, le goût, le sens. L’intuition laisse libre cours à un geste personnel, que la réflexion justifiera, ou raffinera. La démarche s’attache d’abord à la matière, à sa manipulation, ce qu’elle se laisse être là, ce jour, entre nos mains.

Du raffinement culinaire, de la manière d’affiner un produit, de le marier avec d’autres, de trouver l’accord juste et l’harmonie, de lui offrir le cadre qu’il mérite, j’en suis venu, d’une manière peut-être évidente, à la grande cuisine des chanteurs. On pense à Rossini, parangon du musicien bon-vivant, qui si je m’en tiens à mon appréciation n’est pas une figure que mes collègues et moi avons jusqu’à ce jour démenti. Là aussi, il n’y a qu’un pas vers le garde-manger mondain de Versailles, temple pour un moment de l’art de vivre à la française. J’ai eu la chance d’étudier la musique baroque auprès d’Olivier Schneebeli et son équipe du Centre de musique baroque de Versailles, trois ans pendant lesquels j’ai pris la mesure de ce style magistral auquel les courants esthétiques plus tardifs nous ont compliqué l’accès. Sans entrer plus avant dans des considérations historiques, je suis assez fasciné par la qualité même de la vie de l’époque, notamment à travers les arts, manière à la fois triomphale et complètement empirique d’ancrer la nature humaine dans des modèles qui la dépassent, nous éloignant de ce fait radicalement d’une exigence du faire et du ressentir. L’oralité, l’improvisation au sens large, le traitement des affects, la capacité de confronter des idéaux artistiques à des circonstances matérielles souvent complexes, nourrissent mon intérêt pour les arts de cette période.

Pour remonter un peu le temps, je dois dire que si je n’étais pas un musicien brillant dans ma jeunesse – pas de violon à quatre ans, pas d’heures de travail acharnées dans ma chambre d’enfant – j’ai toujours eu le goût pour la sonorité classique, baroque notamment (l’Hallelujah du Messie de Händel comme un mantra !), et pour la voix sous toutes ses formes. Après un peu de solfège, de guitare, de clarinette, c’est finalement le chant qui m’a démangé au point d’en aller chercher l’enseignement particulier, puis de passer avec succès la porte du cours parisien de Michel Piquemal. Après cela, et après Versailles, j’ai achevé de quitter ma sphère professionnelle première (mais sans en perdre le goût ni la pratique amateur !) et me suis installé dans une vie de chanteur au conservatoire de Lausanne, auprès de Stephan MacLeod, faisant mes vrais débuts professionnels en choeur à l’opéra et dans le groupe dirigé par Michel Corboz (l’Ensemble Vocal de Lausanne), ainsi que ponctuellement en soliste avec des ensembles de la région du Léman. Là, j’ai assouvi deux pans de ma passion musicale : d’une part, le goût de chanter avec d’autres, le plaisir de l’harmonie et du travail collectif bien fait, portés à leur sommet par des chefs experts en ce domaine (je pense notamment à Daniel Reuss qui a succédé à Michel Corboz à l’EVL) ; et d’autre part, le goût prononcé que j’ai pour la présence sur scène, épanoui notamment à l’opéra de Lausanne. Il faut dire que depuis que je fréquente le genre opératique, j’accorde une grande importance aux questions scéniques. Je suis souvent transporté par une mise en scène bien faite, alors qu’avec de très grandes voix je sors au mieux impressionné, au pire franchement frustré d’un spectacle vide d’une dimension essentielle. Avant Lausanne, j’avais pu déjà expérimenter la question à l’opéra royal de Versailles, à l’Opéra Comique, ou plus modestement lors de projets personnels comme celui que j’ai mené avec deux collègues autour d’oeuvres de Ives et Menotti.

Mon passage à La Manufacture de Lausanne paraissait donc tout à fait naturel, et apte à combiner mon plaisir de l’interprétation musicale avec l’envie de penser ce geste dans une perspective plus globale. Par-delà mes contacts adolescents avec Labiche ou Goldoni, et la prolongation de l’expérience auprès du comédien Marc Mayoraz sur des textes de Bond ou Sénèque, ma sensibilité à la scénographie et aux atmosphères s’est vue enrichie d’une essentielle compétence de direction d’acteurs. J’entrevois de plus en plus de ressources à partir de celui ou celle qui est là, sur scène, devant les spectateurs, de sa capacité à faire naître du présent, du vivant, et que le dispositif qui l’entoure ne soit que la continuation de cette impulsion première. Recentrer le travail sur cet aspect à l’opéra me semble fondamental, dans un domaine où les moyens très importants tendent naturellement à figer les propositions scéniques ; recentrer aussi sur la notion de création, alors qu’elle a, au moins en musique, beaucoup perdu en espace d’expression, et surtout en estime de ce qu’elle peut susciter d’unique dans la démarche artistique, le luxe de réunir un auteur, des concepteurs et des interprètes autour d’un processus collectif de mise en commun.