FALSE FLAG

(this story is about something fundamental)

 

 

« Le mélange de vrai et de faux est énormément plus toxique que le faux pur. » Paul Valéry

 

 

 

À mesure que nous avons avancé dans le travail, aussi bien du côté des lectures faites que des pistes de jeu également amorcées avec Laura Den Hondt, actrice dans le projet, nous avons fait des liens entre le sous-entendu politique que je souhaitais injecter, et la dimension hautement rhétorique du travail opératique. En effet, le point de départ du processus était la question très actuelle du « false » ou du « fake » en politique1, avec un focus particulier sur le IIIème Reich et l’événement qu’a représenté l’incendie du Reichstag en 1933 comme début de la manipulation de l’opinion et des faits. Dans la dimension propagandiste d’un régime autoritaire naissant, le développement d’une rhétorique puissante et nettement identifiée est un levier majeur sur les masses ; Hitler l’a bien compris puisque très tôt, il élabore et répète un art oratoire précis, constitué de paramètres vocaux et physiques extrêmement dessinés, qui aboutissent à une stylisation typique et systématique du discours. Selon Charlotte Denoël, « prononcés sur un ton tantôt déclamatoire, tantôt incantatoire, ses discours faisaient appel à une rhétorique gestuelle empruntée aux orateurs antiques, associant le geste à la parole »2. Pour elle, Hitler était « pleinement conscient de ses capacités d’orateur »3 ; « son charisme et son ascendant résidaient en effet en grande partie dans la puissance de son élocution et dans l’emploi d’une rhétorique gestuelle »4.

1Voir notamment : Frédéric JOIGNOT, « Sur Internet, l’invisible propagande des algorithmes », Le Monde du 15 septembre 2016 ; Samuel LAURENT, « Quand le débat démocratique se passe de faits », Le Monde du 2 juillet 2016 ; Luc VINOGRADOFF, « Les médias dans l’ère de la politique post-vérité », Le Monde du 13 juillet 2016.

2Charlotte DENOËL, « Le charisme de Hitler », Histoire par l’image [en ligne], consulté le 13 Octobre 2017. URL : <http://www.histoire-image.org/etudes/charisme­hitler>.

3Ibid.

4Ibid.

 

Crédit photos : Nicolas Brodard – La Manufacture

 

 

J‘ai voulu intégrer une séquence de reenactment1 d’une scène d’opéra. Avec Rachel Duckett, la soprano de l’équipe, nous avons d’abord sélectionné un passage d’opéra qui nous intéressait, dans une interprétation qu’elle aimait particulièrement : celle de la soprano française Nathalie Dessay, dans un extrait vidéo2 de la scène de la folie d’Ophélie dans Hamlet, opéra dont la musique a été écrite par le compositeur romantique Ambroise Thomas et mis en scène en 2000 par Nicolas Joël. J’avais cette envie au départ de travailler sur un matériau déjà existant, pour ce qu’il pouvait convoyer de trace, de mémoire, de quelque chose « qui rappelle » ; mais n’avais pas clairement identifié quelle direction cette exploration allait prendre. En effet, en tant que chanteur et metteur en scène, je m’interroge beaucoup sur l’héritage lyrique et la manière dont ce matériau peut faire sens sur une scène contemporaine.

En visionnant ensemble la captation, nous avons dans un premier temps réalisé la netteté du parcours de la chanteuse, sans savoir s’il s’agissait d’instructions de mise en scène ou de gestes spontanés ; par ailleurs, dans cette idée préalable de travailler sur une mise en scène existante, j’avais envie de convoquer la notion de rhétorique très liée au développement de l’opéra. En effet, pour l’écrivain et cinéaste Eugène Green :

[] l’époque baroque, en France comme ailleurs en Europe, ne connaissait la représentation que dans un espace qui lui était propre, et qui était la rhétorique. Pour Molière comme pour ses rivaux, être « naturel » en scène, c’était, à chaque moment du spectacle, utiliser les codes de la rhétorique théâtrale pour représenter d’une manière convaincante ce dont la scène était l’imitation.3

Plus loin, il précise que « la naissance de l’opéra coïncide avec le début de l’ère baroque, et constitue une des manifestations les plus importantes et les plus révélatrices de cette civilisation »4 . Travailler sur l’extrait que nous avons choisi, dans ce dispositif de mise à distance qu’est le reenactement, était donc pour moi l’opportunité de questionner l’exécution d’une scène d’opéra aujourd’hui, dans ce qu’elle comporte du traitement de cet héritage ; distance qui, par le choix de faire appel à une technique précise de reconstitution (dans le protocole et non nécessairement dans l’imitation), peut paradoxalement nous en rapprocher et faire fructifier d’une façon le temps écoulé depuis sa naissance, en affirmant un point de vue. Il s’agit de prendre en compte cet intervalle de passé et d’assumer un geste de traduction propre.

1Voir : Alice CARRÉ, Marion RHÉTY et Ariane ZAYTZEFF, « Le fantôme, le monument et le combustible », Agôn [en ligne], Dossiers, N°6 : La Reprise, consulté le 2 janvier 2017. URL : <http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2806>.

Pour les auteures, le reenactment est une sous-catégorie de la « reconstitution et la reconstruction », elles-mêmes formes de reprise parmi le remontage, la recréation, l’emprunt, la citation ou le recyclage (op.cit., p. 2). Pour elles, la reprise d’une représentation ayant existé est « une forme de copie », mais dont « l’intérêt réside dans ce qu’elle met en tension aux deux étendues du spectre : la copie comme fantasme d’atteindre l’original d’un côté, la copie comme moyen de ne pas idéaliser l’original » de l’autre. (ibid., p. 4). Cet état de tension aurait «  la vertu d’un surgissement, celle d’un passé inédit, subversif, qui pénètre les grilles de notre temps » (ibid., p. 14). Dans le cas de False Flag, on verra que le travail se situe plus littéralement entre la recréation et l’emprunt.

2« Nathalie Dessay – Hamlet – Pâle et blonde », [en ligne], consulté le 3 août 2017. URL : <https://www.youtube.com/watch?v=k4XJGjxJUD4>. Mise en scène Nicolas Joël, direction Michel Plasson, captation Mezzo TV, 2000.

3Eugène GREEN, La parole baroque. Paris : Desclée de Brouwers, 2001, p. 257.

4Ibid., p. 44.

 

 

 

Avec Laura Den Hondt, Rachel Duckett, Loïc Grobéty

Assistanat : Mathilde Aubineau

Festival OUT4 – La Manufacture, Lausanne

Jeudi 7 et vendredi 8 septembre 2017 à 20h